Des couleurs et des villes

Pourquoi parler de couleurs et de villes ? Parce que ce sont deux sujets qui m’intéressent particulièrement. D’ailleurs, en tant qu’avocate mes domaines de prédilection sont le droit immobilier et le droit de l’urbanisme – influence d’une famille dans l’immobilier et l’architecture. J’aime les droites, les perspectives, les constructions, les décors… Quant à la couleur, elle ne cesse de m’interpeler ; soit par sa variété, soit par sa profondeur, ses assemblages ou encore par son histoire… Elle m’hypnotise souvent et peut entremêler mes sens : étrangement une couleur peut me faire penser à une forme, de la même manière d’ailleurs qu’un parfum ou qu’un goût me donnera une impression tantôt de rondeur tantôt de rectitude, de rugosité ou au contraire de douceur. Les sens se mélangent, les sujets aussi. Et me voilà donc en train d’écrire une ticket sur les couleurs et les villes.

Pigments minéraux, de terre ou végétaux : la nature à l’origine des décors architecturaux

Je vous parle d’un temps que les moins de …. Bref, j’aborde là l’origine des couleurs traditionnelles qui marquent l’architecture de certaines parties du monde. C’est à dire avant les grands marchés d’import-export de pigments artificiels. De coutume donc, excepté le blanc (d’abord blanc craie, blanc de plomb puis blanc de titane), que l’on retrouve partout sur les façades à travers le monde, chaque régions va utiliser ses ressources naturelles avec des recettes traditionnelles de conception qui font varier la tonalité des couleurs. Or, les ressources naturelles proviennent de la terre, de la roche ou des végétaux.

Ainsi, mis à part les personnes fortunées qui pouvaient utiliser des pigments « précieux » ou « exotiques » tels le lapis lazuli ou les rouges anglais, on retrouve sur les façades le produit de ressources locales. Certaines terres jaunes et rougeâtres produisent de superbes ocres et oxydes de fer utilisés localement.

En Europe par exemple, la vivacité du rouge anglais séduisait particulièrement car, contrairement aux oxydes de fer rouges, il contient très peu de brun terreux. Résultat, mélangé au lait de chaux, l’utilisation du rouge anglais enduisait les façades des fermes anglaises d’un rose pastel très apprécié.

Les végétaux permettaient aussi d’obtenir des teintes tel le rouge violacé à base de lichen local utilisé en Angleterre ou à base de myrtille et de jus de framboise exploité dans les pays scandinaves.

En France et plus particulièrement à Montpellier, se trouvait la plus grande production de verdet. Raison pour laquelle on trouve beaucoup de bleus et de verts lumineux dans cette région.

Au Mexique, les façades et boiseries étaient souvent recouvertes de couleurs fortes qui réfléchissent l’éclat du soleil. Notamment du rose vif, carmin extraits de la cochenille, très courante en Amérique Latine.

En Afrique du Nord, il était fréquent que les portes et fenêtres soient recouvertes de vert de cuivre, une des nombreuses tonalités spécifiques de cette région du monde. On retrouve aussi des pigments de terre incorporés au plâtre pour donner une couleur profonde aux façades. Remarquez, lorsque vous irez au Maroc par exemple, combien cette couleur, en vieillissant produit une belle patine.

La couleur comme identité : le sentiment d’appartenir à « sa » ville

Initialement, il faut se rappeler que c’étaient les matériaux trouvés sur place qui ont servi à la construction de l’habitat. Ces matériaux pouvaient avoir des couleurs particulières, ocre, blanc, jaune… ce qui a de fait coloré les villes. Par exemple en France, en Bretagne, c’était le gris du granit ; dans le Bordelais, il s’agissait du beige de la pierre et en Provence, de l’ocre de la terre.

Les villes bleues

A Chefchaouen, au Nord Ouest du Maroc, dans la médina, le bleu est roi. Outre l’impression que donne cette couleur d’être dans un rêve éveillé, le bleu revêt une fonction très concrète puisqu’il sert à repousser la chaleur ainsi qu’à éloigner moustiques et termites.

Chefchaouen

En Andalousie, la ville espagnole de Juzcar est devenue en 2011 une cité bleue. Il n’est pas question ici d’héritage ni de culture ancestrale, mais de marketing. En 2011, les studios Sony Pictures sortent leur film « les Schtroumpfs 3D ». En Espagne, des responsables marketing font le choix surprenant de marquer le coup en repeignant, avec le concours des habitants, un des emblématiques villages blancs andalous en village bleu!

Image associée
Juzcar

Jodhpur est une ville royale et la deuxième plus grande région métropolitaine de l’état du Rajasthan en Inde. Appelée la « Ville bleue », elle est composée de milliers de maisons peintes en bleu situées autour et en contrebas du fort de Mehrangarh. 

Il paraitrait que les maisons bleues de Jodhpur correspondent à l’étendue des croyances dirigées par les castes qui dominent la psyché indienne. Dans le passé, les maisons bleues étaient celles des brahmanes, caste la plus pure en Inde. Le système de caste n’est plus aussi présent que par le passé, mais cette tradition semble demeurer.

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Jodhpur, Rajasthan

Villes blanches

Mykonos

La rondeur et la blancheur pourraient caractériser les villes des Cyclades. Des dédales de ruelles pavées et étroites encadrées de maisons blanchies à la chaux. Quelques touches colorées émises par les volets bleu ciel et les bougainvilliers aux teintes chaudes. Des églises immaculées sur des places à l’ombre d’un citronnier dressent un décor de carte postale.

Ostuni, la ville blanche du Salento, Italie.

Ostuni

Située dans la  région des Pouilles et dans la province de Brindisi. Les maisons sont des cubes accrochés au rocher, lui-même souvent creusé afin d’augmenter la surface habitable de chacune.

Popayan, Colombie

Popayan

En Colombie, Popayan est surnommée la “Ville Blanche” en raison des façades de maisons blanchies à la chaux. Ville représentative de l’époque coloniale espagnole, Le blanc évoque à la fois l’architecture baroque espagnole de l’époque coloniale, mais aussi les intellectuels et les personnages importants qu’elle a vu naître sur ses terres.

Minorque, Baléares, Espagne

Minorque

La tradition de blanchir leurs murs des maisons de Minorque à la chaux est un autre legs des Arabes. Comme en Andalousie, Grecque, phénicienne, romaine et wisigothe, beaucoup les civilisations ont marqué ces villages d’Espagne, ceux de Minorque y compris. Plus particulièrement, pendant 7 siècles, jusqu’en 1492, les Maures vécurent en Espagne, imprimant à jamais leur marque. De courbes en arabesques, les villages blancs ont gardé en eux nombreux détails rappelant cette période. Des patios ombragés, le filet d’une fontaine, un plan aux allures de médina… et ces maisons aux murs blanchis à la chaux.

Villes Rouges / Roses

On justifie les teintes rougeâtres de ces villes, notamment par l’utilisation de briques rouges ou d’argile présentes sur place.

Maroc, Marrakesh

Marrakesh

France, Toulouse

Toulouse

Italie, Bologne

Bologne

Jordanie, Petra

Petra

Inde, Jaipur

Jaipur

Villes Jaunes

Mexique, Izamal

Mexique

Inde, Jaisalmer

Jaisalmer

La couleur, l’architecture, l’Art nouveau

Pourquoi parler subitement d’Art nouveau ? Parce qu’en architecture, c’est une sorte de révolution artistique. Il se caractérise par la créativité et fait une place importante aux couleurs, aux ornementations inspirés des arbres, des fleurs, des animaux. L’art nouveau introduit du sensible dans l’architecture et ses décors citadins grâce à ses courbes et ses teintes surprenantes. En Espagne, Barcelone est la vitrine de cette architecture. On pense évidemment à Gaudi. Comme la plus part des constructions de style Art nouveau, ses oeuvres sont inspirées par la nature : peu de droites mais des courbes, les bâtiments « ondulent » comme des vagues.

Barcelone, Gaudi, Toit, Architecture
Parc, Guell, Gaudi, Europe
Ville, Vue, Parc, Parc Guell, Gaudi

En Belgique, il y a les moules frites, la bière, la bande dessinée et l’Art nouveau et cela particulièrement à Bruxelles. Il a déjà été dit que l’Art nouveau s’inspire de la nature, de la flore, la couleur… L’art nouveau à Bruxelles a cela de particulier qu’au début du 19ème cette ville, aussi grise et pluvieuse que Paris, est une puissance industrielle. Les architectes vont alors privilégier les ouvertures qui laissent entrer le plus de lumière naturelle possible tout en valorisant les matériaux issus de l’industrie contemporaine comme le verre ou la fonte. On y trouve des réalisations richement colorées, de véritables bijoux d’architecture à travers notamment les œuvres de Victor Horta.

Bruxelles, Bâtiment, Monument, Bois

A Prague, ce bâtiment initialement nommé en l’honneur du 25e anniversaire de l’empereur autrichien Franz Joseph I, a changé de nom lorsque la Tchécoslovaquie est devenue indépendante en 1918. Il est appelé depuis la synagogue jubilaire en raison de son emplacement sur la rue de Jérusalem. William Stiassny, qui en est le dessinateur, a marié l’Art Nouveau au style néo-mauresque exotique pour obtenir ce bâtiment éclatant de couleurs.,

Et il y a eu la première puis la seconde guerre mondiale. Les années qui ont suivi ces drames correspondent à une crise dans l’utilisation de la couleur dans les villes sinistrées.

L’après guerre : le gris à l’honneur dans les villes à reconstruire

Dans les décennies d’après-guerre, en raison du besoin de reconstruire rapidement les bâtiments, les couleurs n’étaient plus la priorité, il fallait rebâtir. Elles semblaient alors avoir déserté les villes, excepté le gris.

Valogne, Normandie, après guerre
Logements parisiens d’après guerre
Fichier:Marseille la terrasse de la citée radieuse.jpg
Le Corbusier, La cité radieuse, Marseille, résidence de 1947
Allemagne 1950

Mais le gris a pour particularité de ne provoquer aucune, ou du moins, peu, d’émotions. C’est une couleur qui épure, qui neutralise voir même qui attriste.

La couleur permet le repérage dans l’espace

La présence de couleur n’a pas qu’une fonction esthétique. Imaginons un intérieur où toute couleur serait absente, neutre, c’est-à-dire gris, un espace limité par six plans neutres. Cet espace n’agit pas, c’est-à-dire qu’il n’exprime pas ses rapports de proportions, et les exprimera d’autant moins qu’en éclairant, que ce soit avec la lumière naturelle ou artificielle, on supprimera le contraste des coins d’ombre.

Si on place dans cet intérieur quelques meubles qui, par leur matière, sont également neutres, donc gris, on constate que le résultat est tout aussi nul, donc passif. Dans cet intérieur, il est impossible de s’orienter, de déterminer la distance qui sépare les meubles du mur. Tout se confond . On ne peut déterminer ni espace, ni objet dans leur rapport réciproque. L’intérieur est aveugle.

Or, tout homme possède en lui la volonté de voir exprimer de manière visible, par des contrastes, les rapports de ce qui l’entoure.

La couleur pour réhabiliter la cité

Progressivement la couleur retrouve pleinement son droit de cité et investit aussi bien les immeubles de logements que les bureaux, les équipements et même les infrastructures de transport.

Emile Aillaud (1902-1988), l’un des précurseurs dans l’utilisation de la couleur

Avec la modernité et des techniques nouvelles, les politique publiques locales ont permis de redonner vie à des quartiers “oubliés” : en laissant par exemple libre choix aux habitants de certaines communes de choisir la couleur d’un bâtiment ; ou bien en mettant en place des programmes de coloration selon soit « vérité historique » soit « créativité artistique » ; ou encore en considérant les intérêts du tourisme.

Ainsi par exemple, dans certaines villes de Vendée, la couleur des façades n’a d’autre signification que le libre choix du propriétaire.

Les sables d’Olonne

Il en va de même en Alsace. S’il fut un temps où les couleurs des façades renseignaient sur l’appartenance religieuse des propriétaires des maisons et sur leur métier (les catholiques les peignaient en bleu alors que les protestants choisissaient le rouge), aujourd’hui le choix des couleurs est libre et relève plus du goût du propriétaire.

Belfort, autrefois ville militaire austère et grisâtre, est devenue une ville au cadre de vie agréable à travers une politique municipale de colorisation des façades.

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Ravalement à Belfort

Villes multicolores

Les couleurs égayent l’architecture du monde entier. On colore les maisons pour se repérer dans la brume, pour établir une hiérarchie, pour apporter de la joie…

Au départ, en Italie par exemple, les couleurs ne servaient qu’aux pécheurs afin qu’ils puissent se repérer par jours de brume et surtout, reconnaître leur maison de celle du voisin ! Afin de préserver la tradition, aujourd’hui les propriétaires de ces maisons doivent les repeindre chaque année de la même couleur. A Burano par exemple, ces maisons colorées bleues, vertes, jaunes réveillent la lagune de Venise. Un coup de coeur à voir absolument.

La Norvège comme les autres pays nordiques appliquaient un code couleur pour distinguer les maisons entre elles. Le rouge pour les petites maisons et ses annexes, le jaune pour les maisons bourgeoises et le vert pour les granges.

Burano, Italie
Mexique, Pachuca
Italie, les Cinque Terre
Notting Hill, Angleterre
Bergen, Norvège

Il y en aurait encore à citer des exemples de villes magnifiques et d’explications historiques ou symboliques de chacune de ces couleurs. J’y reviendrai une prochaine fois, pour l’heure je vous laisse contempler ces superbes images et, pourquoi pas, programmer un petit voyage ?!

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